Chapitre 1
Une douleur profonde, déchirante, transperça son corps, telle une lame incandescente enfoncée jusqu’à l’âme. Un gémissement s’échappa de sa gorge — un son misérable, perdu dans le brouillard gris qui envahissait sa conscience. Chaque tentative de mouvement attisait davantage le feu de l’agonie. Ses paupières palpitaient, alourdies par des rideaux de plomb, avant de s’ouvrir. Brouillard. Épais, impénétrable et gris, il l’enveloppait comme un linceul, étouffant ses sens. Dans sa bouche, le goût de terre, de pourriture et d’amertume — le goût de l’oubli.
Il gisait sur un sol humide et froid, jonché d’un tapis collant de feuilles en décomposition. Le froid lui mordait la peau, pénétrait ses os, cherchant à lui arracher jusqu’à la dernière parcelle de chaleur, malgré les lambeaux de vêtements qu’il portait encore. Soie et dentelle, autrefois élégantes, maintenant déchirées et souillées par la boue de l’abandon. Quelque chose… quelque chose de terrible n’allait pas.
Qui suis-je ?
Un nom émergea des profondeurs de sa conscience, comme un lointain souvenir d’une vie révolue. Lucius. Mais après ce nom — rien. Le vide. Aucun souvenir, aucun visage, aucun lieu familier. Seulement le nom, la douleur, et cette terreur glaciale d’être totalement seul.
La douleur et la confusion le contraignirent à lutter pour se relever. Ses muscles protestaient, chaque mouvement était une torture. Ce corps… n’était pas le sien. Trop jeune, il avait l’impression de porter une peau étrangère. Le corps d’un adolescent, mais son esprit portait le poids de quelque chose d’ancien et de puissant. Ses doigts tremblaient tandis qu’il palpait une épaule émaciée, touchait un visage lisse et inconnu. Le corps d’un garçon, mais dans sa tête résonnaient des échos de puissance et de grandeur.
Il regarda autour de lui. D’immenses arbres se dressaient, masquant le soleil, sentinelles de cette prison. La forêt était dense et sombre, l’air humide et lourd, chargé d’un avertissement indistinct. Le silence bourdonnait à ses oreilles, rompu seulement par son propre souffle haché.
Désorienté, Lucius s’accrocha à un dernier espoir — ses souvenirs. Il essaya de se rappeler ce qui s’était passé, de trouver un fil conducteur pour sortir de ce cauchemar. Mais dans son esprit, il n’y avait que le vide. Rien. Seulement la douleur et l’horreur.
— Où suis-je ? murmura-t-il, mais sa voix lui parut étrangère, comme celle d’un enfant effrayé, fragile et tremblante.
Il scruta à nouveau les alentours, cherchant désespérément quelque chose de familier, un repère dans cette réalité. Mais tout lui était étranger et menaçant.
Lentement, il leva une main et l’examina. Jeune, avec de longs doigts fins — une main d’artiste ou d’écrivain, pas d’un guerrier. Était-ce la sienne ? Le doute le transperça. Ce n’était pas sa main. Ce n’était pas son corps. Pourtant, au plus profond de lui, il savait : il avait un jour commandé des armées, tenu le destin de mondes dans ses paumes. Et maintenant, il n’était qu’un garçon impuissant.
Comment… ?
La panique l’envahit. Perdu, seul et sans défense dans cette forêt sinistre, il ne savait plus qui il était. Pire encore, il sentait au plus profond de lui que la vérité était peut-être plus terrifiante que l’ignorance. Dans sa poitrine, un sentiment de culpabilité indescriptible montait, un poids qui menaçait de l’écraser.
Il pivota brusquement, essayant de maîtriser son cœur qui battait follement. Son regard balaya à nouveau la forêt. Des arbres. Rien que des arbres. Humides, pourrissants, l’encerclant comme des témoins silencieux d’un destin funeste. Leurs écorces fissurées et sombres comme des cheveux de vieillards murmurant des histoires incompréhensibles.
Son regard se posa sur ses vêtements déchirés. Quelque chose lui semblait… familier ? Une infime lueur de souvenir s’échappait de sa mémoire. La délicate broderie, les coutures élégantes — des habits de noble, pas d’un homme ordinaire. Il aperçut un éclat doré, souillé de boue près de lui. Avec précaution, il le ramassa, ses doigts tremblants. Un morceau de tissu brodé d’un motif — une flamme dorée enveloppée d’une lumière lunaire. Un symbole de pouvoir, d’appartenance à quelque chose de plus grand que lui.
Il tenta de se rappeler d’où venait ce vêtement, comment il l’avait obtenu. Ses doigts errants effleurèrent les fines coutures, cherchant des réponses par le toucher. Mais son esprit restait vide. Rien. Seulement la douleur et la confusion. Quelqu’un, ou quelque chose, avait effacé sa mémoire, le laissant comme une page blanche.
Puis, avec une soudaine clarté, son regard revint sur ses mains. Jeunes, fragiles. Un souvenir surgit — d’autres mains, fortes, marquées par les batailles. Des mains qui avaient tenu le feu et le pouvoir, créé et détruit. Celles-ci étaient celles d’un adolescent. Inexpérimentées. Faibles. Des mains qui n’avaient jamais brandi une épée, ni invoqué des forces au-delà de l’entendement des mortels.
Il les serra en poings, tentant de percer ce souvenir fugace. À nouveau, rien. Seulement la douleur et le vide.
Ce n’est pas moi. Il se releva d’un mouvement brusque.
Il sentit aussitôt ses genoux fléchir et lutta pour ne pas tomber. Non, ce corps n’était pas le sien. Il était étranger et inconfortable comme un habit taillé pour un autre. Où était-il ? Comment était-il arrivé ici ? Et surtout, qui était-il vraiment ?
La douleur dans sa tête s’intensifia. Il s’assit sur une souche couverte de mousse, qui tacha ses vêtements déchirés. Fermant les yeux, il essaya de se concentrer. Des éclats d’images apparurent. Un château dominant les nuages, des jardins où chantaient des fleurs, des visages empreints de peur et d’amour. Une femme aux yeux étoilés lui tendant les bras. Mais tout était flou, fugace, comme des rêves emportés par le vent matinal.
Il ouvrit les yeux. Rien. Seulement la forêt. Sombre et menaçante. Pourtant, derrière le silence, il percevait des murmures — des secrets ensevelis dans le brouillard.
La forêt se taisait. Aucun son, hormis le bruissement des feuilles et le croassement lointain d’un corbeau. Lucius tentait de se souvenir. Comment était-il arrivé ici ? Qu’avait-il fait auparavant ? Pourquoi ce nom — son nom — pesait-il comme une malédiction sur sa langue ?
Lucius…
Ce nom lui était familier. Des milliers de fois, on l’avait prononcé avec crainte et respect. Mais par qui ? Dans quelle voix ? Et pourquoi provoquait-il une douleur sourde dans sa poitrine, comme si quelque chose y était brisé ? À chaque fois qu’il prononçait son nom, il ressentait une pesanteur dans sa poitrine, comme s’il portait une responsabilité qu’il ne pouvait se rappeler.
Il tenta à nouveau de se concentrer. Il fixa intensément un arbre proche, comme s’il pouvait en arracher les réponses. Il vit des châteaux, des jardins, des gens riant et pleurant. Mais les images se brouillaient, s’écoulant entre les doigts de son esprit comme du sable.
La panique le submergea. Son cœur battait trop vite, sa respiration était superficielle et saccadée. Cette peur était neuve, inconnue. Il savait, lui qui avait toujours été fort, confiant. Mais maintenant… maintenant, il n’était qu’un garçon perdu dans une forêt. Vulnérable et faible.
Je suis Lucius… qui suis-je vraiment ?
La réalisation de sa vulnérabilité le transperça. Lui, Lucius, était impuissant. Mais la vérité était là — froide et terrifiante. Il était seul, effrayé et sans mémoire. Le sentiment de perte l’étouffait, plus lourd que la douleur physique.
L’instinct de survie s’éveilla. Il devait partir. Il devait comprendre qui il était. Il devait retrouver ce qu’il avait perdu, même s’il ne savait pas ce que c’était.
Avec effort, il se remit debout. Son corps tremblait, mais il fit un pas chancelant. Puis un autre. Lentement, incertain, il avança à travers la forêt dense. Son jeune corps le trahissait, inaccoutumé à la douleur et aux privations, mais dans son esprit grondait une colère — l’instinct primaire de survie à tout prix.
Il avançait, poussé par le besoin. Il ne mourrait pas ici. Il trouverait les réponses, même si elles devaient le détruire. Même s’il avait été un destructeur.
Les branches lui fouettaient le visage, les buissons lacéraient sa chair à travers ses vêtements déchirés, laissant de fines stries sanglantes. Chaque mouvement lui arrachait une douleur, mais il persévéra, la rejetant au fond de lui. Chaque pas était une petite victoire, chaque souffle — un triomphe sur le désespoir.
Il tentait en vain de s’orienter. La végétation dense le désorientait. Ni soleil, ni vent, seulement des arbres. Des rangées interminables d’arbres engloutis par les ténèbres et l’inconnu.
Où aller ? se demanda-t-il sans trouver de réponse. Peu importe. Je dois juste avancer.
En avant, poussé par l’instinct seul. Il trébuchait sur des racines et des branches mortes. Les feuilles pourrissantes sous ses pieds crissaient, évoquant la mort — humides et lourdes, comme s’il foulait la chair de ceux qui avaient depuis longtemps rejoint la terre. Il se sentait prisonnier d’un labyrinthe brun-gris.
Les minutes, peut-être des heures, passaient. Seul comptait l’imperatif : avancer. Ne pas s’arrêter. Ne pas céder. Obéir à cet instinct de puissance et de grandeur qui couvait en lui.
La fatigue le gagnait, mais il ne pouvait s’arrêter. Il devait trouver quelqu’un, quelque chose. Comprendre ce qui se passait. Récupérer ce qu’il avait jadis possédé.
Plus il marchait, plus il se perdait. La forêt s’assombrissait. Les ombres s’allongeaient, prenaient des formes menaçantes. Les arbres s’entrelaçaient en silhouettes difformes, évoquant des humains torturés dans une danse agonisante. Des bruits étranges lui parvenaient — pas feutrés, cris lointains. Des sons qui n’appartenaient pas à une forêt normale.
Qu’était-ce ? songea-t-il. Des animaux ? Ou pire ?
Un frisson lui parcourut l’échine. Il était seul. Et la forêt l’observait. Les yeux froids des arbres séculaires transperçaient l’obscurité. Il sentait leur regard, pesant et accusateur. Quel crime avait-il commis pour que même la nature le juge ?
Son errance ne faisait qu’approfondir son sentiment de perte. Il était tombé dans un piège conçu pour lui. Punition ? Épreuve ? Il l’ignorait, mais sentait que la réponse importait.
Je dois me calmer. Réfléchir. Trouver comment sortir de cette forêt.
Il s’arrêta, s’adossa à un arbre et tenta de reprendre son souffle, mais ses poumons brûlaient. Son cœur battait la chamade. Il ferma les yeux, cherchant à se rappeler quelque chose de bon. Mais son esprit n’était que vide, hanté par des ombres et des murmures.
Il rouvrit les yeux. La forêt. Toujours là. L’encerclant, l’étouffant. Il avala sa salive, goûtant l’amertume de sa propre peur. Un corps d’adolescent, mais quelque part au fond de lui, il savait — il avait été bien plus.
Je ne céderai pas. Je ne laisserai pas cette forêt l’emporter. J’avancerai, même si j’en meurs.
Malgré la peur, une étincelle s’alluma en lui. Une rage disproportionnée pour ce jeune corps. Il se battrait. Il trouverait une issue, dussé-il le faire à mains nues. Dussé-il réduire cette forêt en cendres.
Il repartit. Les buissons le griffaient, les branches l’agrippaient comme des doigts avides. Des bruits inquiétants lui parvenaient — grognements étouffés, craquements de branches. Ils déchiraient le silence, se mêlant aux murmures de victimes qu’il ne parvenait pas à se remémorer. Dans sa vision périphérique, des ombres glissaient entre les arbres — plus noires que les ténèbres, plus rapides que le vent. Son cœur bondit d’horreur.
Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Conscient du danger, Lucius se raidit. Son jeune corps fut inondé d’adrénaline — corps de proie habituée à fuir, mais âme de prédateur rompu à la chasse. Les sons venaient de devant, de côté, comme si on l’encerclait.
Immobile, il retint son souffle, écoutant le silence de la forêt. Seul et impuissant, quelque chose le traquait. Une chose dangereuse. Une chose qui savait qui il était. Une chose venue achever ce qui avait été commencé.
Je dois fuir. Tout de suite.
Son instinct hurlait. Mais où ? Des arbres partout. Nul abri. Un lapin pris au piège, entouré de chasseurs.
Non, je ne fuirai pas. Je l’affronterai, quoi que ce soit. Je ne laisserai pas la peur me paralyser.
Il serra les poings pour calmer ses mains tremblantes. Il devait se préparer à combattre. Son regard chercha une arme improvisée. Même dans ce jeune corps, même privé de mémoire, il n’était pas né pour être une victime.
Il repéra une branche morte, assez longue pour servir. Il la ramassa avec précaution et l’empoigna. Il se défendrait. Le bois était sec et fragile, mais c’était tout ce qu’il avait.
Il inspira profondément, tentant de maîtriser son cœur, et avança prudemment. Malgré l’effort de chaque pas, il s’efforçait d’être silencieux. Il se mouvait en prédateur malgré son corps de proie. Un souvenir émergea — lui, glissant parmi les ombres, les dominant.
Il s’approcha d’un grand arbre et pressa son dos contre son tronc, espérant y puiser du réconfort. L’écorce était rugueuse contre son épaule meurtrie, son souffle — tellurique et ancien. Il scruta les alentours. Les ombres bougeaient, mais il ne distinguait rien. Ses paumes moites faillirent lâcher la branche qu’il serrait comme un talisman face aux ténèbres.
Les grognements s’intensifièrent, plus menaçants. Plus proches, gutturaux. La bête n’était qu’à quelques mètres. Il empoigna la branche plus fermement, prêt à l’inévitable. Un autre prédateur lui revint en mémoire, un duel passé. Mais il n’avait pas été seul alors. Il avait eu la force.
Viens. Montre-toi… J’espère être prêt.
Il ne l’était pas. La créature qui jaillit des buissons était monstrueuse, déchirant l’ombre. Un fauve aux yeux ardents comme des braises infernales, aux crocs prometteurs de déchirures. Sa peau — noire comme la nuit, luisante et crevassée, comme parcourue de lave. Une aberration sortie d’un cauchemar.
Lucius resta figé, terrassé par l’horreur. La peur le paralysa. Impossible de bouger, de crier. Son jeune corps le trahissait, figé dans l’effroi, tandis que son âme hurlait avec la voix d’une ancienne bataille. Condamné, mais quelque chose en lui se soulevait — un souvenir de force, de pouvoir, de feu.
La bête gronda, exhibant ses crocs affamés. Ses muscles bandés se préparèrent à bondir pour mettre fin à l’agonie de l’homme. Une bave noire et fumante dégoulinait de sa gueule, brûlant les feuilles qu’elle touchait.
Lucius sentit le temps ralentir. Quelques mètres le séparaient de la mort, mais c’était un abîme infranchissable. Dans cet instant, une mémoire fulgurante jaillit — si vive, si terrifiante qu’elle éclipsa même sa peur.
Un souvenir d’ailes de flammes. De chute à travers ténèbres et étoiles. D’une fierté trop vaste pour les cieux.
\ \ \*
Il n'était pas seul. Les buissons s'écartèrent et des ombres de la forêt surgirent d'autres créatures. Pas une seule, mais toute une meute. Une meute née de la peur, au pelage hérissé, aux crocs acérés et aux yeux jaunes flamboyants, emplis d'une sauvage malignité. Ils l'encerclèrent, un anneau compact de démons grondants, comme convoqués des recoins les plus sombres de l'enfer.
Les derniers reflets du couchant perçaient entre les branches dénudées des hêtres, teintant le sol d'un rouge sang. Le vent s'était calmé, comme si la forêt elle-même retenait son souffle avant l'affrontement à venir. Seul le bruissement des feuilles sèches sous les pattes des bêtes troublait le silence menaçant.
Pris au dépourvu, Lucius recula instinctivement, trébuchant sur le sol glissant jonché de feuilles putrides. Son pied dérapa et il s'effondra. Avant qu'il ne puisse se relever, la première bête bondit sur lui, enfonçant ses crocs dans son bras gauche. La douleur. Pas seulement de la douleur, mais une agonie tranchante qui lui transperça les os et arracha un gémissement à sa gorge.
— Aaah ! hurla-t-il, mais sa voix se perdit dans les grognements de la meute.
Les crocs s'enfoncèrent profondément dans sa chair, déchirant les muscles, heurtant l'os. Le sang gargouillait, teintant la mousse sous lui d'un rouge sombre. La douleur était insoutenable, comme un fer brûlant enfoncé dans sa chair.
Est-ce là ma fin ? La pensée jaillit dans son esprit – vive, terrifiante. Mourir sans mémoire, déchiré par des bêtes dans une forêt inconnue ? Quelque chose gonfla dans sa poitrine – un refus, un déni d'accepter un tel destin.
Le sang lui battait aux tempes, chaque fibre de son corps s'emplit d'une énergie fiévreuse. Pas seulement un frisson, mais une avalanche de feu qui balaya la peur et la transforma en fureur. Une fureur née du désespoir, alimentée par la volonté de survivre. Avec un rugisse ment sauvage, il brandit la branche, tentant de frapper la créature qui le déchirait. Elle émit un cri aigu et bondit en arrière, laissant une plaie palpitante et une douleur atroce, mais la meute ne lui laissa pas le temps de reprendre son souffle. Ils avaient faim. Ils étaient impitoyables.
Un instant, des images fragmentées traversèrent son esprit – un haut palais de cristal, des visages sévères emplis de jugement, une lumière aveuglante. Étaient-ce des souvenirs ou des divagations nées de la douleur ? Il n'avait pas le temps de le découvrir.
Il se battait pour sa vie, désespérément, sauvagement. Il n'y avait aucune élégance à cela, il était comme eux – un animal acculé. Les créatures étaient rapides, acharnées, comme des ombres remplies de malice. Elles l'attaquaient de tous côtés, cherchant à le traîner dans la boue et la mousse gluante de sang. Il les repoussait avec la branche, la faisant tournoyer avec rage, mais elles ne renonçaient pas. Elles se mouvaient comme un seul organisme, coordonné, instinctif – quand l'une reculait, une autre attaquait.
Il réussit à frapper l'un des chiens infernaux au museau. Il entendit distinctement un cri de douleur, sentit un os craquer. La bête recula, étourdie, mais fut aussitôt remplacée par une autre, encore plus déterminée à le déchirer. Son bras gauche tremblait de douleur, le sang coulait entre ses doigts, mais il ne pouvait pas s'arrêter. Il ne pouvait pas se permettre de s'arrêter.
— Allez-vous-en ! cria-t-il dans une ultime tentative pour les effrayer. Sa voix était rauque de douleur et d'effort. — Éloignez-vous de moi !
Ne montre jamais ta peur à tes ennemis. La peur est le premier pas vers la défaite. À qui appartenait cette voix dans sa tête, sévère et catégorique ? Son père ? Un maître ? Il ne pouvait s'en souvenir, mais les mots résonnaient avec vérité.
Il ne savait plus ce qu'il faisait, il agissait par instinct – se battre, survivre. Son corps exécutait une danse grotesque avec la mort, chaque coup, chaque cri n'était qu'une tentative de survivre. Je dois vivre, traversa son esprit comme une étincelle. Je ne peux pas mourir ainsi. Pas ici. Pas maintenant. J'ai... quelque chose d'important à accomplir. Une promesse à tenir.
La brume devant ses yeux s'épaississait, les couleurs se brouillaient. Le sang qui s'écoulait de sa blessure formait désormais une flaque sous lui. Les premiers signes de choc s'insinuaient en lui – une sueur froide, une légère fièvre, des vertiges. Pourtant, chaque battement de son cœur l'emplissait d'une détermination farouche à survivre.
Il chancela en arrière, ses jambes flanchèrent et il s'effondra au sol. La boue colla à son visage, le goût de la terre et du sang emplit sa bouche. La meute se jeta sur lui comme une vague de crocs acérés, de griffes et de rage bestiale. Tout se fondit dans un chaos infernal – grognements, aboiements, grincements de dents, douleur perçante. Il essaya de se débattre, d'échapper aux crocs acérés, mais il était trop faible. L'air était lourd de l'odeur de la sueur, du sang et de l'haleine animale – un mélange qui enflamma une peur primale dans sa poitrine.
La lune apparut derrière les nuages, inondant la scène d'une lumière argentée. Un instant, les chiens ne semblaient plus de simples bêtes, mais des êtres d'un autre monde – des messagers venus avec un dessein. Étaient-ils une épreuve ou un châtiment ?
Avec le désespoir d'un condamné, il brandit la branche à l'aveugle, espérant repousser la vague de bêtes. Il frappa l'un des chiens au flanc, qui s'affaissa, mais les autres continuèrent d'attaquer. Ce n'était qu'un répit éphémère. Il devait trouver quelque chose, un moyen de s'extirper de cette étreinte sanglante.
Utilise l'environnement, vint soudain une révélation. Ne combats pas la multitude. Fais-les se battre entre eux.
Il roula sur le côté, hurlant de douleur, essayant de se libérer de l'emprise de la bête accrochée à son bras ensanglanté. Rassemblant ses dernières forces, il lui envoya un coup de pied dans le ventre, espérant la faire fuir. Le chien gémit et recula, libérant son bras, mais la douleur persista, brûlante, le poussant vers l'horreur.
Il bondit sur ses pieds, serrant son bras blessé, regardant le sang continuer à couler entre ses doigts. La rage commença à s'estomper, laissant place à une faiblesse et une douleur insupportables. Son cœur battait à se rompre, étouffant presque les sons de la forêt. Sa fierté, cette part inébranlable de son être, se dressa comme un bouclier face à la peur.
Malgré l'assurance qu'il tentait d'afficher, le doute s'insinua dans son esprit. Il était seul contre une multitude. Blessé et perdant du sang à chaque minute. Pouvait-il vraiment vaincre ? Il rejeta immédiatement cette pensée – douter, c'était se rendre.
— Je vous tuerai ! Sa voix tonna, emplie de colère et de désespoir. — Je vous tuerai tous ! Je vous renverrai en enfer !
Il fit tournoyer la branche au-dessus de sa tête, prêt à combattre. Les chiens reculèrent, surpris par sa soudaine fureur, par l'éclat qui brillait dans ses yeux. Il n'était plus un garçon effrayé, mais une bête prête à se battre jusqu'à la dernière goutte de sang. Plus jamais je ne serai faible, cria quelque chose au plus profond de lui. Plus jamais je ne serai une victime.
À cet instant, il ressentit une ancienne douleur, sans rapport avec les morsures – un souvenir d'humiliation, des moqueries de ses pairs, un sentiment d'indignité. La colère s'embrasa avec une nouvelle force, nourrie non seulement par la menace présente, mais aussi par de vieilles blessures.
Les bêtes commencèrent à tourner en cercle autour de lui, guettant leur proie. Il les observait attentivement, chaque mouvement, chaque grognement augmentait la tension. Il sentit quelque chose s'éveiller en lui. Quelque chose d'ancien, de sauvage, une force venue des profondeurs de son âme.
Sa posture changea – légèrement penché, le poids réparti uniformément, la branche fermement serrée. Il ignorait d'où venaient ces réflexes, mais son corps s'en souvenait, même si son esprit avait oublié. Un sang-froid glacé rendit ses jambes stables et son bras droit puissant. Son corps se détendit, prêt à réagir.
Il leva la branche, prêt à affronter son destin. Il serra les dents, la douleur aiguë dans son bras s'atténua en un battement sourd tandis que cette nouvelle force inconnue emplissait chaque cellule de son corps. Ses pupilles se dilatèrent dans l'obscurité, aiguisant sa vision. Il pouvait distinguer chaque goutte de bave sur les crocs des bêtes, chaque frémissement musculaire annonçant une attaque.
Comme si le temps ralentissait, pensa-t-il, stupéfait par la clarté de ses perceptions. Les chiens se mouvaient comme à travers une épaisse mélasse, chacune de leurs actions prévisible et claire. Était-ce un délire pré-mortem ou quelque chose de plus ?
L'un des chiens bondit comme un dément. Lucius réagit par instinct. Il balança la branche, avec mesure et précision. Le coup s'abattit violemment sur la tête. Le chien ne poussa même pas un cri, il s'écroula au sol, immobile.
Pendant une fraction de seconde, il aperçut une lueur enveloppant sa main – argentée, éthérée, presque invisible. Puis elle disparut, le laissant se demander si ce n'était pas le fruit de son imagination.
Les autres chiens hésitèrent. Un instant, il vit de la confusion dans leurs yeux, peut-être même de la peur. Un sourire cruel et froid se dessina sur ses lèvres. À cet instant, il se sentit invincible, une force incontrôlable.
Ce sentiment de puissance... il est dangereux, chuchota une voix au plus profond de lui. Il t'a déjà détruit une fois. Il ne comprenait pas l'avertissement, mais cela le fit hésiter, ébranlant sa confiance.
Mais leur nombre leur donna de l'assurance. Leur faim était trop forte. Ils bondirent sur lui à nouveau, comme une vague de crocs acérés et de fureur.
Il combattait avec fureur, utilisant la branche comme bouclier et épée. Cette fois, il était plus stratégique — attirant un chien vers lui, le poussant à attaquer avant de le diriger pour qu’il en percute un autre. Il utilisait leur nombre contre eux, créant le chaos dans leurs rangs. Chaque coup était ciblé, chaque mouvement — délibéré.
Il trouva dans son sang-froid une force, mais savait qu’il ne tiendrait pas longtemps. La blessure à son bras lui siphonnait son énergie, goutte à goutte, tel un tourbillon qui l’emporterait vers l’oubli. Ses gestes se faisaient plus lents, sa vision — plus floue. Ses vêtements, trempés de sang et de sueur, collaient à sa peau comme une seconde épiderme.
Il devait trouver un moyen de fuir, de surpasser ces bêtes, de reprendre le contrôle. Il devait survivre. C’était la seule chose qui comptait. Peu importait son passé, peu importait sa raison d’être dans ce monde — rien n’aurait d’importance s’il mourait ici, dans cette forêt oubliée des dieux.
La branche dans sa main s’alourdissait à chaque coup. Ce n’était pas une épée de fer, mais un simple bout de bois — brut, rugueux, éraflé par le combat. Comme lui — improvisé, imparfait, mais refusant de rompre.
Peut-être que je n’ai pas besoin de les vaincre, lui vint soudain cette intuition. Je dois juste les faire renoncer.
L’instinct de survie le propulsa en avant, attaquant, aveuglé par la nécessité. Il vit l’un des chiens se préparer à bondir, et en cet instant, quelque chose en lui se brisa. Un grondement monta dans sa poitrine, une force naissante, le secouant. Une rage pure, animale, l’envahit.
Quand le chien bondit, Lucius était prêt. Il n’eut même pas à réfléchir. Une vague d’énergie l’enveloppa, le transformant, lui donnant une puissance nouvelle. Et, à sa propre surprise, il terrassa la bête avec une force bestiale. Le chien gémit pitoyablement et roula en arrière, percutant les autres, semant le chaos.
Une étrange sensation traversa son corps — une chaleur partant du cœur et irradiant dans toutes les directions. Un instant, il lui sembla que des ailes se déployaient dans son dos — non physiques, mais comme une ombre, un souvenir de quelque chose de perdu depuis longtemps. Sa fierté se mêla à sa colère, créant quelque chose de neuf — une volonté pure, brute.
La douleur et la peur disparurent, remplacées par une concentration surnaturelle. Tout ce qui comptait, c’était survivre. Il était presque calme, comme un observateur de son propre combat. La chaleur emplit ses veines, chargeant ses muscles.
Il se redressa, comme s’il n’était pas blessé, comme s’il n’était pas épuisé. Bien que le sang continuât de couler de sa plaie, il ne le sentait plus. Quelque chose en lui était plus fort que la douleur et la peur. J’ai toujours été fort, murmura une voix dans son esprit. Je devais juste m’en souvenir.
Pourtant, une autre partie de lui observait la scène avec inquiétude. Cette montée de puissance était contre-nature, étrangère. Quelque chose s’éveillait en lui — ancien et puissant, mais aussi dangereux, imprévisible. Était-ce son vrai Moi, ou quelque chose d’autre, d’extérieur, qui le possédait ?
Il balança la branche. Cette fois, le coup fut différent — plus lourd, plus précis. Le chien qui tenta de l’attaquer recula. Mais deux autres le chargèrent. Leurs crocs cherchaient sa gorge, leurs pattes tentaient de le faire tomber. Il devait rester vigilant, utiliser sa force avec sagesse. Chaque coup devait être parfait, chaque mouvement — efficace. Il ne pouvait se permettre la moindre erreur.
La mousse sous ses pieds était glissante de sang, chaque pas — risqué. Le vent se leva, les arbres bruirent, comme si la forêt elle-même protestait contre la violence qui se déroulait en son sein. La lune apparut entre les nuages, inondant la clairière d’une lumière argentée qui se reflétait dans les yeux des bêtes.
Il concentra toute sa force dans un dernier coup, visant le prédateur le plus proche. La branche s’écrasa sur son crâne avec un bruit sourd. La bête s’écroula.
Les autres reculèrent. L’un d’eux grogna et fit demi-tour, suivi par les autres. En un instant, ils disparurent dans l’obscurité des bois, laissant Lucius seul. Blessé, mais vivant.
Le silence tomba. Absolu, interrompu seulement par son souffle rauque. Ses yeux parcoururent la scène sanglante. Les corps des chiens gisaient dans l’ombre, baignés de lumière écarlate. Sur ses vêtements — du sang encore frais. Son bras palpitait de douleur comme une ruche en ébullition.
Peu à peu, la force surnaturelle commença à le quitter. Un vertige l’envahit, comme s’il émergeait d’un rêve profond. Son corps, tendu à l’extrême durant ces minutes, se relâcha, tremblant de manière incontrôlable. L’épuisement le frappa comme une vague.
Malgré sa victoire, il se sentit vulnérable. Il était vivant ! Il ne se souvenait pas de qui il était, ni de comment il était arrivé là, ni de sa place dans ce monde. Son corps tremblait de fatigue, de douleur et de froid. Il était blessé. Grièvement. Une blessure qui pourrait le tuer. La fierté qui l’avait empli quelques instants plus tôt s’était dissipée comme fumée dans le vent.
Étais-je vraiment moi ? se demanda-t-il, contemplant ses mains ensanglantées, la branche qu’il avait brandie comme une arme. Cette force, cette fureur… d’où venaient-elles ?
La rage du combat s’éteignit, laissant place à une faiblesse douloureuse. Il devait agir, vite. Soigner sa blessure, stopper l’hémorragie avant qu’il ne meure. Trouver un abri, se protéger du froid. Reprendre son souffle, rassembler ses forces.
Il se pencha, sentant son esprit vaciller, le monde tournoyer autour de lui. La scène devant ses yeux était floue, les couleurs se brouillaient. Il avait froid. Un froid qui lui labourait les os, menaçant de le paralyser. Il devait partir, trouver un lieu sûr avant qu’il ne soit trop tard. Derrière sa victoire éphémère se cachait une menace bien réelle — sa propre mortalité. Il avait vaincu les bêtes, mais vaincrait-il la mort ?
Ces chiens n’étaient-ils que le premier défi ? Un plus grand test l’attendait-il ? Lucius fit un pas en avant, chancela et s’appuya sur la branche. J’ai survécu à ça, pensa-t-il, rassemblant les derniers vestiges de sa force. Je survivrai au reste.
Dans un dernier effort, il se dirigea vers les fourrés à la recherche d’un abri. Sa blessure le brûlait, comme remplie de verre brisé. Mais à travers la douleur et l’épuisement, une petite étincelle de certitude brûlait en lui. Il avait survécu. Il avait fait face à l’horreur et en était sorti vainqueur.
Et même s’il ne savait pas qui il était, ni d’où il venait, il commençait à comprendre ce qu’il était — un combattant, un survivant, quelqu’un qui ne renonce pas, même lorsque tout semble perdu.
Chapitre 2
Le grincement des roues en bois cessa, englouti par la moiteur lourde et poisseuse de l’après-midi tardif. L’air tremblotait au-dessus du sol brûlant, et la poussière soulevée par les chariots et les sabots se déposait avec paresse, telle une fine brume ocre, dévoilant peu à peu un groupe épuisé de gens et de chevaux éreintés. Ils s’étaient arrêtés à la lisière d’une chose qui glaçait le sang même des plus endurcis d’entre eux – la Forêt Noire. La fatigue se lisait non seulement sur leurs visages crasseux et leurs épaules affaissées, mais aussi dans la manière dont leurs yeux évitaient de croiser la sombre muraille d’arbres suspendue au-dessus d’eux. Elle se mêlait à quelque chose de plus profond – une prudence instinctive, presque animale, qui aiguisait leurs sens malgré l’épuisement. L’odeur de la sueur des chevaux se mêlait au parfum humide et lourd des feuilles pourries et de la mousse venant de la forêt devant eux.
Raul, dont la vieille cicatrice sur la joue semblait s’assombrir, prenant une teinte violacée près de la forêt, sauta avec agilité sur l’ornière profonde. Sous sa peau hâlée, on pouvait deviner une tension frémissante, comme celle d’un animal de proie flairant le danger. Chaque muscle sous sa chemise usée était tendu comme une corde, et sa main glissa inconsciemment vers la poignée du couteau niché dans sa ceinture de cuir. Ses yeux, noirs, perçants et inquiets, balayèrent rapidement les alentours, évaluant le terrain, cherchant la moindre menace. Son regard se posa sur une clairière plus ouverte, peut-être à une centaine de pas de l’ombre menaçante des premiers arbres, où les derniers rayons du soleil caressaient encore l’herbe basse. Là, au moins, les chevaux ne s’agiteraient pas, renâclant devant l’ombre et l’odeur qui émanaient de la lisière. Il hocha la tête. Dans son geste, il y avait la détermination d’un homme habitué à prendre des décisions difficiles pour beaucoup de monde.
— Nous allons nous arrêter ici, annonça-t-il, sa voix rauque à cause de la poussière. Il désigna de la main la clairière plus distante, vers ce petit coin de lumière dans le paysage qui s’assombrissait. — Il y a assez de place pour tout le camp. C’est plat. Et assez loin de… ça. — Le mot « ça » resta suspendu dans l’air comme un avertissement, comme s’il avait un goût désagréable. Ses yeux noirs se tournèrent un instant vers la forêt, et il sembla qu’une douleur refoulée y brillait – des souvenirs anciens, invisibles aux autres.
Mais Ayshe se tenait déjà près de lui. Il ne l’avait pas entendue descendre de la roulotte bariolée. Immobile comme une statue, vêtue de ses jupes et châles colorés qui semblaient absorber la lumière. Pourtant, son regard ne se posait pas sur l’endroit relativement sûr choisi par Raul. Il était fixé sur cette bande de terre accidentée, couverte de buissons épineux et de ronces, qui se noyait dans le giron même de la Forêt Noire, comme si la forêt l’étreignait. Les arbres y poussaient anormalement serrés, leurs branches tordues entrelacées comme des doigts squelettiques, et sous eux régnait une obscurité qui semblait plus dense, plus impénétrable qu’un simple crépuscule. L’air y était sensiblement plus froid, imprégné d’une odeur de terre humide remuée, de feuilles pourrissantes et d’autre chose, quelque chose d’ancien, presque oublié, qui faisait hérisser les poils de la nuque. Son corps était totalement immobile, mais dans ses grands yeux verts comme la mousse des bois, dansait une étrange lueur, comme si elle voyait quelque chose au-delà du monde visible.
— Non, Raul, dit-elle, sa voix calme, douce, mais tranchant l’air lourd comme une lame affûtée. Elle leva une main, ses longs doigts ornés de multiples bagues d’argent pointant vers l’ombre, vers l’étreinte sinistre de la forêt. — Nous nous arrêterons ici. Juste ici.
Sa voix paisible mais catégorique fit frissonner plusieurs membres du groupe. Un vieil homme murmura une brève prière et toucha le petit amulet caché sous sa chemise. Raul la dévisagea comme s’il n’avait pas bien entendu. Ses mots lui semblaient une farce absurde. Derrière eux, les chevaux commencèrent à renâcler plus nerveusement, à piétiner le sol avec agitation. Un des chiens voyageant avec le camp, un roux terne, gémit pitoyablement, rentra la queue et se faufila rapidement sous le chariot le plus proche, tremblant comme si le jour était soudain devenu glacial.
— Ici ? — La surprise dans la voix de Raul trembla un instant avant de se muer en une colère à peine contenue. — Tu veux nous installer dans la gueule du monstre ? Ayshe, as-tu complètement oublié ce qu’on raconte sur la Forêt Noire ? Que quiconque ose dormir dans son ombre, la forêt lui prend toujours quelque chose – un morceau de son âme, ou la vie elle-même ? — énuméra-t-il, comme s’il repoussait de la main les légendes anciennes. — Regarde ce sol – il est raviné, couvert de racines et de pierres ! Nous nous tordreons les chevilles dans l’obscurité ! Et puis… — Il s’interrompit un instant, avalant avec difficulté, refoulant péniblement un souvenir qui tentait de remonter à la surface. Ses doigts effleurèrent inconsciemment sa cicatrice. Sa mâchoire se contracta.
— Je n’aime pas ça. Pas du tout, pas un seul instant, cet endroit ne me plaît. — Entre eux passa une vague silencieuse de compréhension inexprimée, enracinée dans des événements anciens, laissant un goût amer.
Yasmina, une femme robuste au visage buriné par le soleil et les soucis, mais dont la voix portait toujours, s’avança. Ses châles colorés flottaient autour d’elle comme les ailes d’un oiseau effrayé, et ses mèches grises capturaient la dernière lumière. La peur était clairement inscrite dans les rides profondes autour de ses yeux.
— Raul a raison, Ayshe. Je jure que nous avons entendu des cris la nuit dernière, en contournant l’autre bout de la forêt. Des cris étranges…. — Elle baissa la voix et se pencha vers la plus jeune femme. — Comme quelque chose qui n’était ni humain ni animal. Cet endroit est maudit, tout le monde le sait. Partons plus loin ! À cet instant, en réponse, un vent froid souffla, ébouriffant leurs cheveux et apportant une nouvelle bouffée de la forêt – une odeur de pourriture et de feuilles mouillées, bien qu’il n’eût pas plu depuis des semaines.
D’autres voix s’élevèrent timidement en soutien à Raul. Un murmure étouffé parcourut le groupe rassemblé comme un vent à travers des feuilles sèches. Les petits enfants frissonnèrent et se blottirent plus près des jupes de leurs mères. La fatigue, jusque-là dominante, commençait à céder devant la peur grandissante irradiée par la Forêt Noire comme un froid glacial.
— Cette forêt a toujours été un lieu diabolique, chuchota quelqu’un au fond. — Mon grand-père disait que la nuit, les arbres bougent et changent de place, ajouta un autre. — Et la vieille Petra a vu des lumières entre les arbres un jour, des lumières qui dansaient…
Ayshe détourna lentement son regard de la forêt vers eux. Ses grands yeux verts comme la mousse des bois les parcoururent un à un. Ils ne trahissaient aucune trace de peur. Seule une certitude profonde, inébranlable, presque effrayante. Elle n’avait entendu aucune voix, ni vu aucune vision, comme cela arrivait parfois. Cette fois, c’était différent. C’était une sensation profonde, vibrante dans ses os mêmes – un sentiment que le destin tournait sa clé rouillée juste ici, à la lisière de cette forêt terrifiante, et qu’eux, précisément eux, devaient en être témoins. Elle le ressentait comme un puissant aimant, comme un fil invisible qui les avait inexorablement attirés vers cet endroit précis, à cet instant précis. Une main invisible semblait la guider doucement, lui disant sans mots que seulement ici, seulement maintenant, quelque chose devait arriver.
— Je sais ce qu’on raconte, répondit-elle, et son ton calme, avec sa mélodie particulière, presque comme une incantation, parvint à apaiser une partie des murmures, bien que non la peur. — Mais je ressens autre chose. Je sens que notre chemin cette nuit passe exactement par ici. Que quelque chose d’important doit se produire, ou… être accueilli. Quelque chose qui nous attend.
— D’important ? Ou de dangereux ? — Raul grogna et fit un pas vers elle, se plaçant presque nez à nez. Son visage se tordit en une grimace de colère mêlée d’inquiétude, et les muscles de son cou se tendirent. Il était le chef du groupe, responsable de chaque vie, de leur sécurité et de leur survie. Dans ses yeux, il y avait plus que de la peur pour le groupe – une inquiétude personnelle, une peur pour elle-même, qu’il dissimulait sous la colère. Il ne pouvait pas, il ne pouvait simplement pas risquer leur vie pour un simple « pressentiment », aussi prophétique qu’il ait pu être par le passé. — Parfois, tes pressentiments nous mènent droit au désastre, Ayshe ! Ce n’est rien de plus qu’une forêt maudite et dangereuse !
— Et parfois, ils nous sauvent la vie, Raul, riposta-t-elle avec vivacité, sans reculer d’un centimètre, son regard transperçant le sien. L’air entre eux crissait de paroles non dites, d’une histoire ancienne, d’un choc entre deux autorités. Elle saisit sa main entre les siennes ; ses bagues d’argent scintillèrent sous le soleil couchant. — En doutes-tu ? Oublies-tu si vite la tempête près des Collines Grises, quand le ciel s’est déchiré ? Ou l’eau asséchée de la Vallée Sèche, quand nos langues collaient à nos palais ? Qui nous a guidés à travers cet enfer alors ? Ton fameux bon sens ou mon « pressentiment » que tu dédaignes maintenant ?
Il ne retira pas sa main, mais ses muscles demeurèrent tendus. Dans leur contact se lisait une histoire – des années de compréhension mutuelle, de confiance et quelque chose de plus, quelque chose qu’aucun d’eux ne nommait. Raul serra son autre poing si fort que ses articulations blanchirent. Ses paroles furent comme du sel sur une vieille blessure, une vérité qu’il ne pouvait nier mais qu’il peinait à accepter maintenant, face à cette sombre et menaçante forêt. D’un geste brusque, il tourna la tête, son regard parcourant les visages de ses hommes – marqués par la fatigue, empreints de crainte, attendant fiévreusement sa décision, mais se souvenant sans aucun doute du passé.
Se souvenant comment cette fille aux yeux étranges les avait détournés du chemin qui les aurait menés droit à la garde royale. Comment elle les avait avertis des grains empoisonnés dans la farine achetée au marché. Comment elle avait insisté pour qu’ils contournent la rivière qui, le lendemain, avait débordé et emporté deux ponts. Puis son regard revint vers elle, vers cette assurance inébranlable, presque inhumaine, qui émanait de ses yeux verts. Vers cette fine ride verticale entre ses sourcils, qui n’apparaissait que lorsque ses émotions étaient les plus vives. Vers la pulsation frémissante de la veine fine à son cou. Enfin, comme malgré lui, il regarda vers la forêt sinistre d’où suintait déjà un froid rampant, se glissant avec l’obscurité grandissante, tandis que le soleil roulait vers l’horizon.
Il exhala bruyamment, un soupir qui sembla arracher quelque chose de sa poitrine – un mélange d’irritation, d’impuissance et de résignation réticente. Il était déchiré entre son instinct de survie, son devoir de protéger ceux qui lui étaient confiés, et la confiance douloureusement acquise envers le don inexplicable d’Ayshe. La décision pesait sur ses épaules comme un rocher.
— D’accord, grogna-t-il enfin, d’une voix rude, presque hostile, mais inclinant tout de même la tête en signe d’acquiescement. Dans ses yeux se lisaient à la fois la résignation et une anxiété qu’il tentait de dissimuler. — D’accord, Ayshe. Ce sera comme tu le dis. Tu es la voyante parmi nous. Mais que tous les dieux nous viennent en aide si tu te trompes cette fois. Car l’erreur sera la tienne.
Ayshe inclina légèrement la tête, sans joie ni triomphe. Dans ses yeux verts brillait la sérénité de quelqu’un qui sait suivre un chemin tracé d’avance.
Sans attendre de réponse, Raul se tourna brusquement vers les autres, sa voix devenant forte, autoritaire, mais trahissant une nervosité à peine contenue, comme s’il tentait d’étouffer son propre malaise sous les ordres. — Allez ! Cessez de fixer le vide comme des idiots ! Détellez les bêtes ! Allumez un feu, immédiatement, un grand feu ! Les femmes – sortez les vivres ! Je veux une double garde cette nuit, c’est clair ? Double ! Et personne, vous m’entendez, personne ne s’éloigne du feu ou des chariots ! Vous avez bien compris ?
Son ordre, bien que donné à contrecœur, sembla briser le sortilège de la peur qui les avait paralysés. Comme guidés par une commande invisible, les gens se mirent en mouvement, s’attelant à leurs tâches. Les hommes commencèrent à dételer les chevaux épuisés, dont les naseaux frémissaient nerveusement vers la forêt. D’autres cherchèrent des branches sèches pour le feu, tout en restant près des chariots, lançant des regards craintifs aux arbres obscurcissants. Les femmes déballèrent marmites et sacs de provisions. Malgré l’activité, leurs gestes étaient plus silencieux, plus prudents que d’habitude, échangeant seulement les mots strictement nécessaires.
Les chariots furent disposés en cercle protecteur, leurs ouvertures tournées vers le centre, où bientôt le crépitement du premier feu perça la lourde silence du crépuscule. Les petites flammes devinrent un feu ardent, projetant de longues ombres fantasmagoriques sur le sol. Les ombres dansantes des flammes jouaient sur les visages tendus et sur les troncs immobiles des arbres en bordure de la clairière, leur donnant une vie sinistre, spectrale. Comme si les arbres tendaient vers eux des doigts noirs, cherchant quelque chose. Dans l’air se mêlaient l’odeur de fumée, la sueur des chevaux et cette haleine particulière, froide et humide, venue de la Forêt Noire.
Peu à peu, la tension commença à retomber. Les flammes du grand feu, l’arôme de viande rôtie et de ragoût en chemin, et le son des conversations discrètes formèrent un rituel familier, bien qu’assourdi, réconfortant. Bien que personne ne chantât comme d’habitude, et que les rires fussent plus rares, les gens se rassemblèrent autour de la nourriture, de la chaleur et de la fragile sécurité procurée par la présence des autres.
Les hommes désignés pour la première garde avaient déjà pris position en périphérie du camp, serrant fermement des bâtons ou de vieilles épées, leurs yeux balayant sans cesse l’espace entre la lumière du feu et l’obscurité dévorante au-delà. La peur était toujours là, visible dans leur posture raide et leurs regards alertes, mais atténuée par la routine de la survie. Raul fit le tour du camp, inspectant chaque chariot, chaque attelage, chaque garde. Parfois, il s’arrêtait pour fixer la chaîne sombre des arbres, qui, avec la tombée de la nuit, semblait devenir de plus en plus impénétrable, de plus en plus hostile. Ses épaules contractées trahissaient son manque de sérénité, sa conviction persistante que ce choix était une erreur.
Seule Ayshe resta légèrement à l’écart, près de l’endroit où l’herbe se fondait dans les ombres de la forêt. Immobile, comme sculptée dans de la pierre noire à la lumière déclinante, enveloppée dans ses châles bariolés qui se confondaient avec les nuages rougeoyants de l’ouest. Ses cheveux sombres flottaient librement dans la brise, et ses paumes étaient légèrement ouvertes, comme pour recevoir un don. Elle ne regardait pas vers l’agitation des gens, ne cherchait pas de réconfort dans le cercle chaud du feu. Son regard restait obstinément fixé sur l’obscurité impénétrable sous les arbres, tout son être en alerte, tendu comme une corde. Ses fines narines frémissaient, comme pour capter des odeurs invisibles, et ses yeux, même dans l’obscurité grandissante, semblaient voir des choses cachées aux autres. Comme si elle écoutait, non pas avec ses oreilles, mais avec chaque fibre de son corps, quelque chose que l’oreille ordinaire ne pouvait percevoir – un bruissement à peine audible, un murmure de la terre elle-même, ou peut-être le pouls de quelque chose d’ancien et de puissant, tapi au cœur de la forêt.
Pour elle, la frontière entre le camp et la forêt n’existait pas de la même manière. Elle se tenait sur le seuil, médiatrice entre deux mondes. Elle ne savait pas ce qui en sortirait, de cette obscurité dense et impénétrable. Une menace, comme Raul et les autres le craignaient ? Un signe, réponse à une question inexprimée ? Ou quelque chose de tout à fait différent, d’inattendu, qui changerait leur route à jamais ? Elle ne savait pas, mais elle sentait dans chaque cellule de son être que sa venue était inévitable, prédestinée par les fils du destin qu’elle pouvait parfois toucher. Elle sentait que leur présence ici, dans cette ombre dangereuse, presque profanée, de la Forêt Noire, était nécessaire, partie d’un plus grand plan invisible.
Et elle attendit. Immobile, silencieuse, les yeux rivés sur l’obscurité qui semblait la regarder en retour. La nuit avançait lentement. Les étoiles apparurent une à une, dessinant des courbes lumineuses dans le ciel d’encre. La lune se leva à l’horizon – un mince croissant d’un blanc jaunâtre, éclairant le bord du monde d’une lumière froide et spectrale. Une brise légère faisait bruire les branches, produisant un chuchotement quasi-articulé, portant avec lui cette odeur profonde et terrestre de la forêt. Elle inspira profondément, l’accueillant en elle, comme pour s’unir à l’esprit du lieu.
Raul s’approcha d’Ayshe, s’arrêtant à un pas derrière elle. Il ne dit rien, mais elle sentit sa présence – la chaleur de son corps, l’odeur de peau et de fumée qu’il portait toujours, le poids de son regard sur sa nuque. Sans se retourner, elle tendit une main vers l’arrière, lui laissant le choix de la saisir.
— Qu’attends-tu ? demanda-t-il doucement après que leurs doigts se furent entrelacés dans l’obscurité. Sa voix avait perdu son tranchant antérieur. — Que doit-il venir ?
— Je ne sais pas exactement, admit-elle d’une voix aussi légère que la brise du soir. — Mais nous devons être ici.
Il serra sa main plus fort. Il ne lui demanda pas si elle avait peur. Il connaissait la réponse. La nuit ne faisait que commencer.